Fluides corporels féminins : anatomie d’une nébuleuse
Pendant des siècles, le corps féminin a été considéré comme un territoire de méfiance. Ce qu’il produisait lors de la conception, ce qu’il suintait pendant les lunaisons, ce qu’il expulsait dans les élans du plaisir — était ignoré, nié, ou convoquait le dégoût.
La médecine occidentale, longtemps exercée par des hommes, et pensée depuis un prisme masculin, a préféré ne pas s’attarder sur ce corps désirant animal et incontrôlable.
Le mot même de « cyprine » n’est apparu dans les dictionnaires français qu’en 2005. Quant à l’éjaculation féminine, elle a été classée dans la catégorie des pathologies urinaires jusqu’aux années 1980.
Aujourd’hui, les termes circulent et la parole se délie autour de la sexualité féminine. On parle de cyprine, de squirt, de femme fontaine, d’éjaculation féminine — en les confondant bien souvent, ce qui n’est pas anodin : cela révèle la persistance d’un impensé culturel autour du corps féminin et de ses sécrétions.
Cet article propose une mise au point rigoureuse sur les trois principaux fluides corporels produits lors de l’excitation ou de l’orgasme, en les distinguant de par leur origine anatomique, leur composition biochimique et leur signification clinique. Il ouvre également sur un horizon plus large — celui de la diversité des fluides féminins dans leur ensemble, menstrues incluses, et sur ce que leur réappropriation dit de notre rapport au corps. Car savoir nommer avec précision, est déjà un acte thérapeutique.
→ Note sur le langage : j’utilise ici le terme de « femme » en tant que catégorie sociale et politique, non comme désignation biologique stricte. Il comprend toutes celles qui se reconnaîtront en tant que femmes dotées d’une vulve, sans exclure les personnes non-binaires qui pourraient se retrouver dans ces expériences.
I. La cyprine : la lubrification vaginale
Lorsqu’une personne ayant une vulve ressent une excitation sexuelle, une cascade de mécanismes vasculaires s’enclenche. L’afflux sanguin vers les tissus érectiles du vagin augmente, créant une pression qui permet au plasma sanguin — la fraction liquide du sang, débarrassée de ses cellules — de transsuder à travers les parois vaginales. C’est ce phénomène de transsudation qui est à l’origine de la lubrification vaginale, communément appelée cyprine.
Contrairement à une idée reçue persistante, la cyprine n’est pas une sécrétion directe des glandes de Bartholin. Ces glandes vestibulaires majeures, situées de part et d’autre de l’entrée vaginale, contribuent certes à la lubrification — notamment en sécrétant un mucus lubrifiant lors de l’excitation prolongée — mais elles ne constituent pas la source principale du fluide vaginal.
La lubrification est avant tout un phénomène de transsudation plasmatique à travers l’épithélium vaginal, auquel s’ajoutent les sécrétions des glandes de Bartholin et des glandes vestibulaires mineures.
Sur le plan biochimique, la cyprine est majoritairement composée d’eau, de glycoprotéines, d’acide lactique et de diverses molécules organiques. Son pH légèrement acide — entre 3,8 et 4,5 — est essentiel à l’équilibre de la flore vaginale dominée par les Lactobacilles. Cette acidité constitue une barrière naturelle contre les agents pathogènes.
La production de cyprine est sensible à de nombreux facteurs hormonaux. Avec la périménopause et la ménopause, la chute des œstrogènes entraîne une atrophie de la muqueuse vaginale et une réduction significative de la lubrification : le syndrome génito-urinaire de la ménopause (GSM) touche environ 40 % des femmes ménopausées (Portman et Gass, 2014).
Sur le plan clinique, une lubrification insuffisante peut générer une dyspareunie — des douleurs pendant les rapports sexuels — dont les retentissements sur la sexualité et la qualité de vie sont considérables.
Sur le plan thérapeutique, la prise en charge d’une lubrification insuffisante repose sur l’utilisation de lubrifiants à base d’eau lors des rapports, d’hydratants vaginaux à usage régulier, et, lorsque cela est indiqué, d’une œstrogénothérapie locale.
Il convient par ailleurs de rappeler que les douches vaginales, en détruisant la flore protectrice, aggravent ces déséquilibres et sont à proscrire.
II. L’éjaculation féminine : un phénomène qui fait débat
L’éjaculation féminine a longtemps été reléguée au rang de la légende ou cantonnée à la pornographie. La recherche scientifique contemporaine lui a restitué sa réalité physiologique, tout en précisant ses contours.
Origine anatomique : les glandes de Skene
L’éjaculat féminin est produit par les glandes para-urétrales, également connues sous le nom de glandes de Skene — un nom qui perpétue, comme tant d’autres en anatomie féminine, l’héritage d’une nomenclature masculine. Ces glandes sont situées de part et d’autre du méat urétral et sont homologues à la prostate masculine sur le plan embryologique : toutes deux dérivent du sinus uro-génital. C’est pourquoi certains anatomistes et cliniciens parlent de « prostate féminine ».
Une précision anatomique importante : les glandes de Skene ne sont pas présentes chez toutes les femmes. Des études anatomiques estiment que ces glandes seraient absentes chez environ un tiers des femmes. Cette absence physiologique explique pourquoi l’éjaculation féminine n’est pas un phénomène universel : certaines femmes éjaculent, d’autres non, sans pour autant que cela soit pathologique.
Composition biochimique
L’éjaculat féminin est un liquide émis en faible quantité — généralement inférieur à 1 ml —, d’aspect laiteux ou opalescent. Sa composition biochimique est proche de celle du liquide prostatique masculin : il contient de l’antigène prostatique spécifique (PSA), des phosphatases acides, du zinc, du fructose et du glucose (Wimpissinger et al., 2007). La présence de PSA est d’ailleurs utilisée comme marqueur diagnostique pour le distinguer des autres fluides.
En raison de son faible volume, l’éjaculat féminin passe le plus souvent inaperçu, se mélangeant aux sécrétions vaginales. Certaines études estiment que 75 % des femmes produisent cet éjaculat lors de l’excitation intense — mais dans des quantités si minimes qu’elles n’en ont pas conscience. Il peut se produire avec ou sans orgasme, et ne constitue ni une performance sexuelle, ni un indicateur d’intensité du plaisir.
Sur le plan clinique, il importe d’en dédramatiser l’absence autant que d’en normaliser la présence. L’éjaculation féminine n’est pas un but à atteindre, ni une preuve de plaisir. Il s’agit simplement d’un phénomène physiologique présent chez certaines femmes.
III. Le squirt : entre vestige urinaire et réalité physiologique
Commençons par clarifier un point de terminologie. « Squirt » et « femme fontaine » désignent le même phénomène physiologique : le premier est l’anglicisme qui s’est imposé dans le langage courant français (notamment via les plateformes pornographiques), le second est l’équivalent français. Les deux termes sont interchangeables.

→ Attention : il ne faut pas confondre ce phénomène avec l’éjaculation féminine — laquelle provient des glandes de Skene et est biochimiquement proche du liquide prostatique. Le squirt, lui, provient de la vessie, et sa composition se rapproche d’une urine très diluée.
Ce sont deux phénomènes distincts, même s’ils peuvent parfois survenir simultanément.
Origine vésicale : ce que confirment les études
Une étude décisive publiée en 2015 par Salama et al. dans le Journal of Sexual Medicine a élucidé l’origine du squirting par échographie pelvienne. Les chercheurs ont recruté sept femmes présentant ce phénomène et ont réalisé des échographies pelviennes avant, pendant, et immédiatement après l’expulsion du liquide. Après avoir uriné, toutes les participantes présentaient une vessie vide. Pendant l’excitation, la vessie se remplissait rapidement et de manière significative. Après l’expulsion, elle était à nouveau vide.
L’analyse biochimique confirme la provenance vésicale : le squirt contient de l’urée, de la créatinine et de l’acide urique – composants caractéristiques de l’urine. Cependant, la question de son identité stricte avec l’urine reste scientifiquement débattue : sa composition est généralement bien plus diluée que celle de l’urine ordinaire, et la présence de PSA dans certains échantillons indique qu’une composante d’éjaculation féminine peut s’y mêler simultanément (Rubio-Casillas, 2011).
Mécanisme physiologique
Comment la vessie se remplit-elle aussi rapidement lors de l’excitation ? L’hypothèse avancée est d’ordre neurovégétatif : l’excitation augmente la pression artérielle et accélère l’activité cardiaque, stimulant la filtration rénale et la production d’urine. Les modifications vasculaires locales pourraient également favoriser le passage de fluides vers la vessie. L’expulsion elle-même semble liée à un mécanisme de « lâcher-prise » : une combinaison de stimulation suffisante — souvent de la zone antérieure du vagin, ou complexe clitorido-urétro-vaginal — et de relâchement du plancher pelvien.
Certaines femmes contrôlent ce phénomène, d’autres non. Il peut survenir en jet important ou en petite cascade discrète, à chaque rapport ou de façon intermittente. La majorité des femmes rapportent une forte envie d’uriner juste avant et indiquent qu’elles cherchent à « expulser » plutôt qu’à retenir. Le squirt n’est pas nécessairement synonyme d’orgasme : les deux peuvent coexister ou survenir séparément.
Squirt et incontinence coïtale : une distinction essentielle
→ Il est fondamental, sur le plan clinique, de distinguer le squirt de l’incontinence coïtale, qui désigne des fuites urinaires involontaires survenant lors d’une pénétration ou d’un orgasme, en dehors de tout état d’excitation intense. L’incontinence coïtale relève d’une prise en charge urologique ou périnéale. Le squirt, quant à lui, n’est pas pathologique : c’est un phénomène physiologique lié à une excitation sexuelle intense et à un relâchement du plancher pelvien. L’urine expulsée est alors extrêmement diluée, incolore et inodore.
IV. Des fluides et des femmes – Connaître son corps : un acte politique et thérapeutique
Ces trois fluides — cyprine, éjaculat féminin, squirt — sont produits par des structures anatomiques distinctes, selon des mécanismes physiologiques différents, et ne véhiculent pas la même signification clinique. Les confondre revient à méconnaître la complexité du corps féminin — et cette méconnaissance n’est pas innocente. Elle s’inscrit dans une longue histoire culturelle et patriarcale, où les fluides féminins ont été dénigrés et pathologisés.
Le sang menstruel : un fluide méconnu, riche et vivant
Pour élargir ce panorama, arrêtons-nous un instant sur le plus connu, et pourtant le plus tabouisé des fluides féminins : le sang menstruel. Son nom même est trompeur, car il ne s’agit pas du même sang qui coule dans nos veines.
En effet, le fluide menstruel est un mélange complexe de tissu utérin, de cellules immunitaires, de sécrétions de la muqueuse et d’organismes du microbiote. Le terme « sang des règles » occulte cette richesse : ce que nous expulsons chaque mois est bien plus qu’un simple sous-produit de la reproduction.
En 2007, des chercheurs américains ont découvert que le sang menstruel contient des cellules souches endométriales régénératives (MenSC) capables de se diviser toutes les vingt heures — et de produire des facteurs de croissance à un rythme cent mille fois plus élevé que ceux issus du cordon ombilical. En laboratoire, 5 ml de sang menstruel ont suffi, en deux semaines, à générer des cardiomyocytes pulsatiles. Ces cellules ouvrent des perspectives considérables pour le traitement des maladies cardiaques, neurodégénératives et de l’endométriose (revue Biomedicaments, 2022).
Le sang menstruel contient également des anticorps, des protéines, des vitamines, du fer, du calcium, du magnésium, du potassium et de nombreux sels minéraux. Un fluide d’une richesse remarquable — que la science a mis si longtemps à examiner.

La réalisatrice Catherine Breillat, dans son film Anatomie de l’Enfer (2004), fait des fluides corporels féminins — menstrues incluses — le terrain d’une confrontation symbolique avec le dégoût masculin. Ce qui sort du corps féminin dérange parce que cela échappe au contrôle, et rappelle un naturel indomptable et une bestialité que la culture dominante a longtemps cherché à effacer.
Se réapproprier son corps
Pour les professionnel·les de santé et de la sexologie, ce travail psychoéducationnel est un enjeu thérapeutique concret. Combien de patient·es consultent pour une incontinence qui n’en est pas ? Combien vivent dans une honte profonde de phénomènes physiologiques pourtant normaux ? Combien n’ont jamais eu les mots pour décrire les comportements naturels de leur corps ?
Le mouvement self-help a proposé des réponses à ces questions dès la fin des années 1960. En 1969, à Boston, un groupe de femmes commence à réunir et diffuser leurs échanges sur leur corps, leur santé, leur sexualité. En 1973, leur travail devient un manuel féministe : « Our Bodies, Ourselves », traduit en France en 1977 chez Albin Michel sous le titre « Notre corps, nous-mêmes ».
L’ouvrage incarne à lui seul un principe : le corps est politique. Connaître son corps, c’est donc reprendre du pouvoir sur sa vie.
Dans la même lignée, la phytothérapeute américaine Susun S. Weed — fondatrice du Wise Woman Center à New York — a formé pendant plus de cinquante ans des milliers de femmes aux plantes et à l’autonomie de leur santé, construisant une œuvre d’envergure autour de la conviction que chaque femme a le droit d’être informée et autonome vis-à-vis de son corps et de sa santé.
Son travail n’a pas eu d’égal en Europe.
La connaissance de son propre corps est un acte d’amour — et d’empowerment.
Démêler ses fluides, c’est aussi dénouer les nœuds de la culpabilité, de la confusion et du silence.
C’est le chemin de retour à soi. Et de prendre sa place dans le monde.
Conclusion : la mémoire des Eaux
L’historienne allemande Stéphanie Haerdle, dans son essai « Fontaines : histoire de l’éjaculation féminine, de la Chine ancienne à nos jours », fruit d’une vingtaine d’années de recherche – restitue ce que nous avons oublié. Il fut un temps, jadis, où l’éjaculat féminin avait plusieurs noms…
En Chine ancienne, on l’appelait « eau du puits » ou « ambroisie » ; les hommes étaient incités à le recueillir pour accéder à l’immortalité.
Dans la tradition taoïste, les fluides féminins étaient perçus comme la source éternelle de l’énergie vitale.
Au Japon du XVIe siècle, ce fluide était recueilli dans des coupes appelées heikonoinho, consommé pour ses vertus médicinales supposées.
Dans l’Antiquité gréco-romaine, on parlait de liquor vitae — « liqueur de vie » —, et Hippocrate y voyait l’union des essences féminine et masculine.
Les textes tantriques indiens affirmaient que « la semence de la femme coule continuellement ». Certains rituels décrivent des libations à base de sang menstruel.
Loin d’être tabou, les fluides étaient associés au plaisir, à la fertilité, à l’harmonie.
Puis vint l’ère de l’oubli…

En 2004, la Grande-Bretagne interdit encore l’éjaculation vulvaire dans les DVD pornographiques. La science n’a prouvé qu’en 2015 qu’il ne s’agissait pas simplement d’urine. Et en 2021, le squirt n’était toujours pas enseigné dans les facultés de médecine.
C’est à des femmes, et notamment à des militantes queer et lesbiennes — Shannon Bell, Annie Sprinkle, Deborah Sundhal — que l’on doit en grande partie la redécouverte contemporaine de l’éjaculation vulvaire, à travers le cinéma féministe et la pédagogie du plaisir.
Cyprine, éjaculat féminin, squirt, sang menstruel. Quatre fluides qui émergent du corps féminin, et que la culture dominante a préféré invisibiliser.
Nommons aujourd’hui ce que des siècles d’oppression ont voulu effacer. Un corps qui lubrifie, qui éjacule, qui jaillit, qui jouit, qui saigne, qui se tord et se déchire : un corps vivant, plein, capable d’une physiologie magnifique et complexe. Les fluides féminins ne sont pas des fuites à cacher, ou des défaut à corriger. Ils sont des expressions du vivant !
Reconnaître ses fluides, c’est reconnaître son corps. Et c’est là, au fond, la première des Intimités.
Références
Ouvrages et manuels :
Collectif français : « Notre corps, nous-mêmes » chez Hors d’Atteinte [Adaptation française de « Our Bodies, Ourselves », Boston Women’s Health Collective, 1973 ; 1ère traduction française : Albin Michel, 1977]
Susun S.Weed (1986–2011) : « Wise Woman Herbal Series » (6 volumes)
Stéphanie Haerdle : « Fontaines : histoire de l’éjaculation féminine, de la Chine ancienne à nos jours » (Lux Éditeur, 2021)
Films et documentaires :
Catherine Breillat – Anatomie de l’Enfer [film de 2004]
Frieda Dorn – Les eaux profondes [documentaire de 2019, 53 min – super 8] : https://linktr.ee/leseauxprofondes
Olivier Jourdan – Sacred Water [documentaire de 2016 sur les femmes fontaines]
Sundhal, D – How to Female Ejaculate [film pédagogique]
Jérôme Soubeyrand – Ceci est mon corps [film de 2013]