Gooning & Edging

Tandis que les chiffres qui représentent la fréquence des rapports sexuels de ces dernières décennies dans le monde sont en déclin… la masturbation, elle en revanche, a le vent en poupe – ce qui affermit la tendance de notre époque à l’individualisme, accentuant la précarisation des liens sociaux.

Introduction

Depuis une quinzaine d’années, l’évolution des usages pornographiques et l’accès permanent de contenus sexuels en ligne ont favorisé l’émergence de nouvelles pratiques d’auto-érotisation.
Parmi elles : l’« edging », et plus récemment le « gooning », suscitent un intérêt croissant.

Tandis que l’« edging » consiste à se retenir d’éjaculer, pour approcher l’orgasme sans jamais l’atteindre – le « gooning » consiste à se caresser sans fin… prenant à contre-pied le « petit orgasme du soir » promptement mené pour faciliter l’endormissement !

« Edging » et « gooning » illustrent deux usages distincts de la prolongation du plaisir. La différence n’est pas flagrante, mais présente tout de même une variation subtile : le gooning ne parle pas de « retarder » le plaisir, mais de le « maintenir ». Pratiqué de 30 minutes à deux heures par jour, c’est une manière de s’échapper loin de ce monde, de se déconnecter du stress du quotidien, pour se reconnecter plus profondément à soi.

Accélération post-2019

Une hausse significative de la consommation pornographique s’est produite au moment de la pandémie de Covid-19 : isolement, télétravail, temps disponible accru, augmentation du temps d’écran, besoin de régulation émotionnelle… et intensification des pratiques solitaires prolongées.
La période des confinements a constitué un catalyseur, permettant de répondre au besoin d’évasion, à travers le contrôle sur l’excitation dans un monde devenu incertain.
Cela a donné naissance à de nouvelles formes de plaisir autocentré.

Quelques Définitions

le Gooning – un phénomène récent, attribué à l’essor du streaming

Le phénomène « gooning » déferle littéralement sur les États-Unis depuis ces cinq dernières années, « au cœur d’une sous-culture internet obsédée par la pornographie et dominée par la génération Z ». Le terme, quant à lui, voit le jour dans les communautés pornographiques en ligne des années 2010.

Âgés de 18 à 28 ans, la plupart des « gooners » sont essentiellement des jeunes hyperconnectés.
Bien que les communautés en ligne soient très majoritairement masculines, le gooning n’est toutefois pas exclusivement réservé aux hommes : certaines sous-communautés font mention de « goonettes ».
L’engouement pour cette pratique met en lumière le besoin primal et compulsif de se sentir exister, pleinement vivant…

Le gooning s’est popularisé à travers les forums et les communautés virtuelles, où se partagent les expériences, les techniques et les conseils sur la manière d’y parvenir, via le porno et les accessoires de plaisir.
La marque française de sextoys Manwan a récemment créé le « Man.wand », un masturbateur vibrant conçu pour procurer du plaisir en continu, et pendant des heures – ce qui en fait l’instrument fétiche des gooners. L’accroche marketing est : « plus besoin d’effectuer des va-et-vient pour stimuler la verge ! »

En effet, le gooning désigne moins une technique sexuelle qu’un état prolongé d’absorption masturbatoire. Cela s’accompagne d’une consommation intensive de pornographie, et se manifeste par l’entremise de divers scénarios allant des séances en solo, aux interactions en couple, jusqu’aux sessions masturbatoires collectives / et dynamiques de groupe.

Ce rituel d’auto-érotisme – qui peut être perçu comme une branlette compulsive de longue durée – est généralement vécu dans un état de transe ou d’absorption dissociative.
La concentration intense conduit à un état modifié de conscience, et la prolongation de l’état d’excitation peut entraîner un état de transe sexuelle hypnotique – nommé « goonstate ».
Pour y parvenir, beaucoup s’enferment chez eux dans une pièce dédiée, et rebaptisée « gooncave ».
La crise de la pandémie a révélé le « syndrome de la caverne », qui s’explique par une peur de l’extérieur et l’envie de rester dans son cocon.
Le gooning peut donc s’employer comme palliatif à un malaise de société, en réponse à une nécessité de s’immerger dans sa bulle pour se couper du monde extérieur – prolongeant ainsi indéfiniment son plaisir, sans chercher nécessairement de climax. C’est une manière de gérer la pression et la performance, et de poser un refus de « finalité ».

L’un des aspects cruciaux du gooning est l’état d’esprit dans lequel la personne se trouve. Car pour atteindre cet état de transe érotique, il faut être emprunt d’une ferveur dévotionnelle. Le gooning transforme la masturbation en une forme de méditation sexuelle – qui peut, dans certains cas, devenir addictive.

Le Gooning, vu sous l’angle spirituel

Dans l’histoire des civilisations, les pratiques sexuelles ont souvent été employées dans une recherche de transcendance pour accéder au divin, à l’unité retrouvée via une fusion totale avec la « Source ».
Le gooning peut se voir comme une forme de méditation où le plaisir se détache de l’orgasme, pour devenir un voyage intérieur. Cela devient alors une quête inconsciente vers un état supérieur, une reconnexion à plus grand que soi.

Certains courants de pensée, comme le Tantrisme ou le Taoïsme, envisagent la sexualité comme un portail pour atteindre l’illumination spirituelle. Dans le contexte moderne, et à travers la pratique du gooning, se trouve peut-être un équivalent : une recherche de (re)connexion à soi, à un état d’unité, et à un plaisir pur.

L’Edging – une pratique ancienne, mais un terme moderne

La pratique est bien antérieure au terme, puisque le principe de retarder volontairement l’orgasme existe depuis bien longtemps. Il a notamment été développé dans certains préceptes Tantriques et Taoïstes à travers des exercices de rétention séminale, mais aussi dans la sexothérapie comportementale (1950–1970) à travers des techniques de contrôle éjaculatoire, ou encore dans les méthodes cliniques de type « squeez » ou « stop-start » décrites par William Masters et Virginia Johnson dans les années 1960–1970.

Le terme « edging » apparaît dans des forums anglophones vers la fin des années 1990, et se diffuse de manière plus large dans les années 2000, notamment par l’intermédiaire des communautés virtuelles relatives à la sexualité masculine et au BDSM.
Cette pratique obtient une popularité accrue dans les années 2010, avec la montée des plateformes pornographiques en streaming.

Traditionnellement, l’edging est une technique sexuelle qui consiste à s’approcher de l’orgasme (edge signifie « sur le bord de »), puis à ralentir tout en freinant la stimulation, dans le but de maintenir un état d’excitation et de plaisir sexuel élevés pendant une longue période – ceci afin d’intensifier l’apothéose finale.
C’est une méthode de contrôle physique qui offre la possibilité de mieux se connaître, en augmentant son acuité corporelle et la conscience de ses sensations.

L’edging reste néanmoins une pratique à utiliser ponctuellement.
Il est important de préciser que l’habitude constante de « retrait » peut évoluer sur des troubles érectiles. Du reste, il est sage de varier les plaisirs pour ne pas créer d’accoutumance.

Avec l’arrivée du numérique la pratique s’est transformée, et l’edging est devenu accessible à un large public qui n’a cure de l’aspect thérapeutique.
Par conséquent, l’edging est aujourd’hui associé à des objectifs de performance sexuelle – comme de savoir « maîtriser » son corps pour repousser l’orgasme le plus longtemps possible, et augmenter toujours plus l’intensité de la jouissance finale.

Conclusion

L’évolution de l’edging et du gooning est symptomatique d’une sexualité de l’hyperstimulation.
Se sentir exister, et vivant à travers ces pratiques, est devenu un besoin, un absolu à atteindre.
C’est un moyen d’éprouver de l’intensité, dans un moment « choisi » où l’adepte a l’impression de reprendre le contrôle sur son corps, sur son plaisir, et donc sur son existence.

Cela semble être une exploration inoffensive – qui peut pourtant devenir problématique si la vie quotidienne en pâtit, si le travail ou les relations en souffrent, ou si une dépendance compulsive se développe.
À la moindre inquiétude, n’hésitez pas à demander l’avis d’un sexologue ou d’un thérapeute avisé.

Il est important de préciser cependant que toute masturbation prolongée n’est pas pathologique, et que toute consommation de pornographie n’implique pas de dépendance.
Gooning et Edging interrogent sur le sens que l’on entretient avec le plaisir, avec soi-même et dans la relation à l’autre, et questionnent sur les moyens de se réguler émotionnellement. Ce sont deux formes de masturbation qui peuvent faire partie d’une sexualité saine, à condition qu’elles soient pratiquées « en conscience ».

– ✍ Karen Cayuela –

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