Interview de Sophie Rossi, fondatrice d’HedonX et présidente de SexTech For Good
Un entretien mené par Karen
Artisane depuis plus de vingt ans, je suis l’une des dernières façonnières de lingerie fine en France à travailler encore la pièce unique, en circuit court. Aujourd’hui également accompagnante en sexothérapie intégrative, je fais dialoguer ces deux univers autour de la relation au corps, à l’intime, et au plaisir.
C’est donc à la fois en tant que créatrice engagée et en tant que thérapeute que j’ai eu la joie de m’entretenir avec Sophie Rossi, fondatrice d’HedonX et présidente de SexTech For Good : une femme dont l’éthique, comme la mienne, se construit dans le concret. Cet échange est une invitation à regarder l’éthique, non comme un ensemble de règles figées, mais comme une attention vivante à ce que nous faisons, et à ce que nous transmettons.

Aucune éthique ne tient sans faille. Elle se construit, se questionne, et parfois vacille lorsque les valeurs que l’on porte rencontrent le monde tel qu’il est.
Car il arrive un moment où nos convictions se heurtent à la complexité du réel, où les certitudes s’effritent et où il nous faut chercher, au milieu des contradictions, la décision la plus juste.
Peut-être est-ce précisément dans cette fissure, entre l’idéal et le vivant, que l’éthique prend tout son sens. Et c’est dans cet espace que Sophie a accepté de m’emmener, le temps d’un entretien.
Installée à Turin depuis vingt et un ans, mère de trois enfants, Sophie n’exerce pas en tant que praticienne — la loi italienne réserve cet exercice aux professionnel·les de santé —, mais s’est construit pour elle-même, séminaire après séminaire, une connaissance des bases de santé intime et de la sexualité.
Aujourd’hui, elle préside SexTech For Good — un écosystème qui fédère des professionnels de santé, des chercheur·euses et des créateur·rices engagé·es pour une intimité plus libre, plus égalitaire, plus consciente.
Elle est également la fondatrice d’HedonX, une gamme de cosmétiques intimes aux formules naturelles et vegan, conçues pour le corps et l’esprit.
Sophie porte l’éthique en étendard : c’est l’un de ses piliers de vie. Elle raconte comment celle-ci se déploie — dans son quotidien, au sein de sa famille, dans son travail et dans le monde.
L’éthique individuelle – la métaphore du colibri et le choix du réel
Sophie le dit sans détour : si elle était éthique à 100 %, elle aurait un régime alimentaire entièrement végan, ce qu’elle ne suit pas tout à fait. Mère de 3 enfants, elle compose avec ce qui est, et fait « au moins pire ».
Ce n’est pas un aveu de faiblesse ! C’est peut-être la définition la plus honnête de l’éthique que l’on puisse offrir : arbitrer ses choix et ses priorités en pleine conscience. Car l’éthique n’est pas une pureté à atteindre, mais une vigilance à tenir dans les marges étroites de sa vie réelle.
Entre nos convictions, et ce que la réalité qui nous entoure nous demande.
Sophie se réfère à la fable du colibri pour étayer la manière dont elle conçoit l’éthique, en mettant l’accent sur la partie la moins connue : l’oiseau fait sa part, certes, mais surtout il ne dicte rien aux autres. Être éthique, selon Sophie, ce n’est certainement pas être intégriste de ses propres valeurs, mais les tenir sans les imposer.
L’éthique du thérapeute – la déprise du pouvoir et la posture d’accompagnement
Cette vigilance envers soi-même, transposée au cabinet, se nomme la déprise du pouvoir – qui va plus loin que l’idée classique de ne pas en abuser. Elle consiste à prendre conscience de la position d’autorité que le professionnel occupe dans la relation thérapeutique, et à travailler activement à ne pas en user de manière indue.
Sophie explique comment les femmes qui consultent pour des soins intimes — en gynécologie tout particulièrement — exposent leur vulnérabilité en dévoilant leur corps, leur intimité, leur douleur.
Dans le champ de la sexualité et de l’intime, cette question est particulièrement sensible.
Le thérapeute peut être dépositaire de choses extrêmement privées : sexualité, désir, honte, fantasmes, histoire corporelle, violences, orientation, pratiques, rapport au plaisir…
Le livre Manifeste pour une gynécologie post-patriarcat d’Amina Yamgnane rappelle combien le paternalisme et les gestes non consentis peuvent s’y nicher, de manière presque invisible à force d’habitude.
L’éthique du thérapeute ne se limite donc pas à la déontologie. Elle demande de s’interroger sur ce qu’une formation professionnelle, mais aussi la culture et les rapports de pouvoir, nous ont appris à considérer comme normal — et mettre son orgueil de « sachant » de côté.
Le mot « déprise » évoque le fait de desserrer sa prise. Le thérapeute peut avoir envie de comprendre, de réparer, de protéger et parfois même de « sauver ». La déprise lui demande de lâcher progressivement cette emprise-là, de ne pas chercher à savoir à la place de l’autre ce qui est bon pour lui.
L’éthique n’est pas seulement un ensemble de règles qui encadrent la posture thérapeutique ; c’est une pratique permanente de réflexivité sur la manière dont le professionnel exerce son pouvoir.
L’éthique dans le monde – quand le monde des affaires rencontre l’intime
Sophie ne se fait pas d’illusion sur le monde qui l’entoure : cette vigilance a un adversaire de taille : « Le monde des affaires, dit-elle, est difficilement conciliable avec une éthique. »
Elle prend un exemple qui claque, en évoquant ces médecins qui valorisent un laboratoire plutôt qu’un autre – non pour l’intérêt du patient mais pour un enjeu financier. Une pratique aussi répandue, que contraire à toute déontologie.
Le monde du business, constate-t-elle, entre régulièrement en contradiction frontale avec celui du bien-être. Vivre selon son éthique, dans ce contexte, n’a rien d’un long fleuve tranquille : c’est un exercice d’équilibriste que de composer sans relâche entre ses valeurs, ses priorités, et une société traversée par des logiques et des normes qui peuvent parfois les mettre en tension.
C’est ce même dilemme qui se retrouve au cœur de son métier : comment recommander un produit à quelqu’un qu’on accompagne, sans confondre le conseil thérapeutique avec une forme déguisée de prescription commerciale ? Pour Sophie, sa ligne de conduite se résume ainsi : « conseiller, tant que cela va dans le sens de l’intérêt de la personne, et de mes croyances en tant que praticienne ».
Cette exigence, je la reconnais intimement. Formée à l’accompagnement en sexothérapie intégrative — et, comme Sophie, issue des mêmes bancs de formation — j’ai appris que la déprise du pouvoir n’est pas un concept théorique, mais un geste à renouveler à chaque séance : accueillir sans diriger, et éclairer sans décider à la place de la personne accompagnée.
Le prix de l’éthique
Sophie a récemment démarché un boudoir haut de gamme pour y déposer sa ligne de cosmétiques.
Elle y a découvert que, même dans un univers qui revendique la qualité, la valeur se réduit à ce qui se vend le mieux : les lubrifiants les moins chers trouvent davantage leur place en rayons, indépendamment de la qualité de leur composition et de leurs éventuels effets néfastes sur la santé.
Or labelliser une gamme en bio aujourd’hui coûte environ 3000 euros par produit. Ce chiffre, à lui seul, dit tout du fossé entre l’exigence et la rentabilité.
Sophie a fait le choix de ne pas engager cette dépense dans un premier temps, préférant consacrer ses ressources à ce qui, pour elle, constitue l’essentiel : la qualité des ingrédients, la traçabilité, et la formulation sans compromis. Car les muqueuses intimes, particulièrement perméables et sensibles, exigent une biocompatibilité irréprochable, bien au-delà de l’argument commercial ou du simple vernis d’un label.
Sophie file alors une métaphore gourmande : on peut se nourrir de fast-food ou de fast-sex — avec des shots de plaisir fugaces qui ne rassasient jamais vraiment — ou choisir la gastronomie, savourée en pleine conscience. Les deux, du reste, coexistent sans qu’il y ait lieu de juger. Ce qui change, c’est la conscience que l’on pose sur nos actions.
Reste la question qui pique : un plaisir éthique ne serait-il pas finalement un plaisir de privilégié·es ? Sophie déplace le regard. Ses filles adolescentes ont souhaité acheter, comme tant d’autres sur les plateformes de fast-fashion, des vêtements bon marché dont le vrai coût ne figure jamais sur l’étiquette : salaires indécents, ateliers-misère, teintures chimiques rejetées dans les fleuves loin des regards, toxicité des produits. Les produits « pas chers » contiennent des coûts cachés que Sophie a expliqué à ses filles afin qu’elles soient pleinement responsables de leur décisions.
Les muqueuses intimes sont nettement plus perméables que l’épiderme classique : privilégier des formulations courtes, sans perturbateurs endocriniens, sans parfums synthétiques et au pH adapté relève d’une éthique de santé fondamentale.
Une crème versatile à 48 € employée comme lubrifiant peut sembler élitiste. Mais ici, la marge n’a rien d’extraordinaire — car Sophie finance des ingrédients tracés, un contenant qualitatif et bien pensé, une création unique faite avec le cœur et en conscience.
« Faire moins, mais faire mieux », résume Sophie.
La question n’est peut-être pas d’avoir « les moyens » d’être éthique, mais de choisir, à son échelle, ce que l’on est prêt à défendre en restant cohérent avec ses valeurs.
« Faire moins, mais faire mieux », je pourrais reprendre cette phrase à mon compte. Dans mon atelier de lingerie, où je conçois des pièces uniques, personnalisées et sur-mesure depuis plus de vingt ans, j’ai fait des choix similaires : des tissus tracés plutôt que les matières les moins chères, des teintures respectueuses plutôt que les procédés polluants dont Sophie parle à ses filles, un façonnage entièrement fait main-plutôt qu’une production à la chaîne et délocalisée. Le circuit court n’est pas qu’un argument marketing : c’est une manière de rester responsable de chaque étape, de la fibre choisie jusqu’à la pièce portée. Tout comme Sophie avec ses cosmétiques, j’ai appris qu’être éthique dans l’artisanat a un coût réel — en temps, en matière, en renoncements — et que ce coût est précisément ce qui en garantit la justesse.
L’éthique du Plaisir – déconstruction des injonctions et souveraineté corporelle
Pour Sophie, l’éthique du Plaisir commence par une écoute fine de soi et de ses besoins.
Elle suppose d’abord de se défaire des attentes que la société dépose sur nos corps et nos relations : les injonctions à la performance, l’idée que certaines pratiques seraient normales et d’autres non, ou l’idée selon laquelle il faudrait se conformer aux obligations du couple.
Le consentement constitue le socle absolu, tout comme le droit d’exprimer nos besoins et nos désirs.
Selon elle, le plaisir se découvre d’abord dans une relation à soi avant d’être partagé. Apprendre à connaître son corps, à se satisfaire, à reconnaître ses propres désirs… pour ne pas tout attendre de l’autre, et entrer en relation depuis un espace plus libre.
Pour Sophie, cette éducation au plaisir devrait commencer tôt, à travers une éducation émotionnelle et sexuelle : apprendre à écouter ce qui se passe en soi, à poser ses limites, à accueillir celles de l’autre, et à comprendre que le plaisir n’est ni une récompense ni un privilège, mais une dimension naturelle de l’existence.
Après les besoins fondamentaux que sont boire, manger, dormir, viennent aussi le lien, l’intimité, la sexualité. Autant de dimensions qui participent, chacune à leur manière, à notre équilibre, notre épanouissement et notre santé globale.
La transmission intégrative – une démarche naturellement éthique
C’est la somme de ces convictions qui l’a menée, par trois fois, à se former auprès d’experts.
Sophie a trouvé une approche qui lui ressemble : faire dialoguer la théorie et l’expérience, tout en accordant une véritable attention aux personnes qui composent le groupe.
Car ici, la transmission ne repose pas uniquement sur les contenus enseignés. Les formateur·ices sélectionnent les membres qui rejoignent chaque cursus, veillant aux affinités, aux sensibilités et aux dynamiques potentielles entre participant.e.s.
Une formation intégrative permet d’éviter l’écueil du dogmatisme en croisant différentes approches émotionnelles, corporelles et systémiques. Elle s’inscrit, par principe, dans une démarche éthique puisqu’elle prend le temps de croiser les approches, de confronter les savoirs à la pratique et de permettre au futur praticien de développer une posture réflexive, avant même de mettre ses outils au service des personnes qu’il accompagnera.
C’est précisément ce chemin de formation que Sophie et moi avons en partage. Nous avons toutes deux traversé le même cursus en sexothérapie intégrative, et croisé les mêmes approches. J’y retrouve la marque de cette exigence : ne jamais transmettre un outil avant d’avoir soi-même travaillé sa posture. Cette expérience commune n’est sans doute pas étrangère à la manière dont Sophie et moi parlons toutes deux d’éthique — non comme d’un discours, mais comme d’une pratique quotidienne, faite d’ajustements, de doutes, et de choix assumés.
Le colibri fait sa part. Il ne demande rien, n’impose rien.
Il vole simplement vers l’incendie, avec ce qu’il est et ce qu’il peut offrir.
Faire sa part sans prétendre détenir la vérité, transmettre ce que l’on sait, rester vigilant à la manière dont on exerce le pouvoir, être bienveillant – et laisser à l’autre la liberté de trouver son propre chemin.
Peut-être est-ce cela, l’éthique du Plaisir.

Les Clés de l’Éthique du Plaisir (en bref)
• Une éthique vivante, non punitive : refuser le dogme de la pureté pour privilégier une vigilance sincère au quotidien
• La déprise du pouvoir : abandonner la posture du « sachant » pour replacer le consentement et l’autonomie au cœur de l’écoute
• L’exigence de la composition : privilégier la qualité réelle et la biocompatibilité des soins intimes, plutôt que les labels marketing
• La souveraineté corporelle : cultiver l’écoute de soi avant le partage, en libérant la sexualité des injonctions de performance
Sources et témoignage : cet article s’appuie sur l’entretien que j’ai mené avec Sophie Rossi, fondatrice d’HedonX, ainsi que sur Manifeste pour une gynécologie post-patriarcat d’Amina Yamgnane