Elle chevauche son balai, s’envole dans la nuit et rejoint le sabbat. L’image est si ancrée dans l’imaginaire collectif qu’on en oublie de se questionner sur ce qu’elle est censément représenter. Car derrière la silhouette familière de la sorcière en plein vol, se cache une réalité déconcertante qui parle de plantes et de corps, de plaisir et de contrôle, d’émancipation et de savoir féminin.
Ce qui n’est pas sans résonance profonde avec ce que les thérapeutes du lien, du corps et de la sexualité transmettent aujourd’hui dans leur cabinet.
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Femmes de Savoir, ou Créatures Légendaires ?
Commençons par déconstruire l’image de la « sorcière » médiévale telle que représentée iconographiquement — une vieille femme maléfique, au chapeau pointu et au nez crochu, servante du diable — qui reste principalement une construction des tribunaux d’inquisition. Dans les faits, les femmes ainsi nommées étaient pour la plupart des guérisseuses, des accoucheuses, des herboristes : des femmes qui détenaient un savoir précieux sur les plantes et maîtrisaient leurs effets, transmis oralement de génération en génération.
Ces femmes avaient la connaissance des simples — terme médiéval désignant les plantes médicinales utilisées seules et sans mélange. Elles savaient soigner, calmer la douleur, accompagner les naissances. Et elles savaient également que certaines de ces plantes, à doses infinitésimales, avaient le pouvoir de modifier l’état de conscience. Ce n’était pas de la magie, mais de la pharmacologie empirique. Un savoir du corps, savamment acquis par l’observation et l’expérience.
C’est l’Inquisition qui a transformé ce savoir en menace, ces femmes en démons, et leurs pratiques en pacte avec le cornu. Avec leur extermination s’est éteint un pan considérable de la connaissance botanique populaire d’Europe.
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L’onguent hallucinogène : une pharmacologie du voyage intérieur
Au cœur du mythe, il y a une réalité chimique. Certaines préparations — onguents à base de graisse animale mêlée à des plantes psychoactives — étaient effectivement utilisées lors de rituels.
Les plantes en question étaient la belladone, la jusquiame noire, le datura et l’aconit — des Solanacées contenant des alcaloïdes puissants : atropine, scopolamine, hyoscyamine, capables d’induire des hallucinations, des sensations de décollage ou de sortie de corps.
La jusquiame noire est particulièrement connue pour provoquer une impression de lévitation. Sa réputation traverse les âges : mentionnée dans le Papyrus d’Ebers (traité médical égyptien vieux de 3 500 ans), utilisée comme anesthésique par les chirurgiens grecs, brûlée dans le temple de Delphes pour plonger la Pythie en transe prophétique. À doses thérapeutiques, elle soulage. À doses plus élevées, elle transporte littéralement l’esprit (et les corps subtils) ailleurs.
Ces substances n’étaient pas ingérées — bien trop dangereuses par voie orale à de telles concentrations. Elles étaient appliquées à même la peau, là où l’absorption est rapide et contrôlée.
C’est ici que le corps entre en scène.
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Le balai : symbole et outil phallique
L’image de la sorcière enfourchant son balai est universellement connue. Son interprétation l’est beaucoup moins.
Le balai véhicule d’abord une histoire symbolique héritée des traditions druidiques, puisque le balai de genêt (arbrisseau auquel on attribuait des pouvoirs magiques) étaient un objet omniprésent dans chaque foyer — ce qui assurait à toute femme qui le maniait intimement, une discrétion absolue.
Mona Chollet, dans son essai « Sorcières », en propose une lecture féministe : la sorcière qui enfourche son balai se libère sexuellement en s’octroyant symboliquement un attribut de pouvoir qui lui échappe habituellement, puis disparaît dans la nuit, dans le dos du mari, hors de la couche conjugale, pour mener une double vie. Elle rejoint notamment les sabbats — rassemblements de femmes particulièrement fantasmés et sexualisés. En plaçant ainsi le phallique balai entre ses jambes, la femme-sorcière s’attribue le membre viril et reprend le pouvoir qui lui échappe. 
Il existe également une hypothèse pharmacologique selon laquelle les sorcières auraient appliqué leurs onguents hallucinogènes à base d’ergot de seigle (champignon vénéneux) sur le manche du balai pour s’y frotter et se laisser pénétrer par leur substance psychoactive, permettant ainsi une absorption rapide par la muqueuse vaginale, particulièrement vascularisée.
L’historien Tom Hatsis — auteur de référence sur le sujet — n’a toutefois pas trouvé de preuve historique concrète de cette pratique. La plupart des récits qui la décrivent proviennent des inquisiteurs eux-mêmes, dont on connaît le talent pour extraire des aveux sous la torture.
→ À retenir : l’hypothèse du balai-dildo est cohérente, mais historiquement non prouvée. Elle dit peut-être autant sur les fantasmes des accusateurs que sur les pratiques réelles des accusées.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que les onguents existaient — appliqués sur la peau, les muqueuses et les aisselles. Et que leurs effets sur l’état de conscience étaient bien réels.
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La sorcière volante, au-delà de nos frontières
Détail fascinant et peu connu : la femme qui chevauche son balai n’est pas une figure exclusivement européenne. Au Mexique précolombien, la déesse aztèque Tlazolteotl — divinité de la fertilité, de la sexualité, de la purification et du repentir — était représentée coiffée d’un chapeau pointu et chevauchant un balai, dans une iconographie qui préfigure étonnamment la sorcière médiévale européenne. Sans aucun contact possible entre les deux cultures. 
Le balai de Tlazolteotl avait une fonction purificatrice : elle balayait les péchés des humains, notamment leurs fautes sexuelles, pour les absorber et les transmuter. Déesse de la souillure et de la purification à la fois, elle incarnait cette ambivalence fondamentale autour de la sexualité féminine — perçue tantôt comme force de vie, tantôt comme danger moral à contenir.
Cette convergence transculturelle suggère que la figure de la « femme à balai » touche quelque chose de profond dans la façon dont les sociétés humaines ont représenté le féminin en relation avec le désir, le corps, et le pouvoir.
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S’en(voyer en l’air)voler comme acte de résistance
Revenons aux femmes herboristes médiévales. Dans leur monde, tout concourait à les confiner : le mariage, l’Église, la loi civile, la violence conjugale. Leur corps leur appartenait peu. Leur désir, encore moins.
Dans ce contexte, les états modifiés de conscience — qu’ils soient induits par des plantes, des rituels, des danses ou des chants — représentaient une forme d’évasion radicale. Un moyen d’explorer un espace intérieur que personne ne pouvait ni contrôler, ni confisquer.
L’expérience du vol hallucinatoire — la sensation de quitter son corps, de s’élever, de traverser les airs — était d’une transgression totale, pour ces femmes à qui l’on interdisait jusqu’à la mobilité.
Ce que les inquisiteurs ont appelé « sabbat » était peut-être simplement cela : un espace de liberté, réel ou halluciné, où les femmes se rassemblaient pour retrouver une agentivité sur leur corps et leurs désirs. Un lieu qui ressemble, par certains aspects, à ce que la thérapie cherche à recréer aujourd’hui — un espace sécure où l’on peut oser être soi et ressentir pleinement, sans être jugé.e.
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Ce que ça dit de nous, aujourd’hui
En cabinet, je rencontre des personnes pour qui le désir est encore un territoire étranger, culpabilisé et confisqué. Des personnes qui n’ont jamais appris à habiter leur corps avec bienveillance. Des personnes à qui l’on a enseigné de mille façons que leur sexualité était un danger ou une honte.
L’histoire des « sorcières » nous rappelle que cette dépossession de soi n’est pas un accident : c’est un conditionnement ancien et systémique. Les sourcier.e.s qui savaient soigner, qui connaissaient leur corps et qui exploraient leur désir éhontément, ont été les premières cibles du gynocide. Pas parce qu’elles étaient dangereuses pour elles-mêmes, mais parce qu’elles étaient considérées comme telles au regard d’un ordre social patriarcal et dominant, système fondé sur le contrôle.
La « sorcière » est une figure subversive qui remet en question non seulement la place des femmes et du féminin dans l’ordre social, mais reconsidère aussi l’ordre social dans son ensemble.
Réhabiliter sa mémoire, c’est réhabiliter l’idée que le savoir du corps est un savoir légitime. Que l’exploration du désir est une intelligence ancestrale. Et que « s’en(voyer en l’air)voler » — accéder à des états expansifs de libération à travers la sexualité — est un droit, certainement pas un péché.

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Sources
• Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes (Zones, 2018)
• Tom Hatsis, The Witches’ Ointment: The Secret History of Psychedelic Magic (2015)
• Papyrus d’Ebers (c. 1550 av. J.-C.)
• Dioscoride, De Materia Medica (Ier s.)
• Robert Beverly, History of Virginia (1705) sur le wysoccan algonquin
• Articles pharmacologiques sur Datura stramonium, ScienceDirect
• Museum of Witchcraft and Magic (Boscastle) sur Tlazolteotl
• Dr. Justin Sledge / ESOTERICA (vidéo académique sur les onguents à voler)
• P.V. Piobb, Formulaire de Haute-Magie (Éditions Dangles)